La réalité d’un refuge animalier : Entrevue avec Samuel Côté, des Fidèles Moustachus

Dans cette entrevue, Samuel Côté nous parle des différents enjeux qui entourent son centre de services animaliers Les Fidèles Moustachus à Québec, ainsi que les différents refuges du Québec.

Description de la vidéo

Début : J’ouvre cette nouvelle entrevue en présentant mon invité, Samuel Côté, propriétaire du refuge pour animaux Les Fidèles moustachus à Québec. Avant toute chose, je lui demande de nous expliquer la mission de son refuge.

Il me répond que la principale mission du refuge, c’est de faire adopter des animaux qui sont dans le besoin. Cela a commencé il y a 12 ans : au début, c’était un « simple » refuge pour animaux. Samuel recueillait les animaux qu’on ne pouvait plus garder pour différentes raisons, soit déménagements, allergies, ou des animaux dont la famille n’avait plus le temps de s’occuper. Il les accueillait, puis essayait de leur trouver une nouvelle famille. En 2016, Samuel a eu un contrat avec la Ville de Québec, et cela a tout a changé pour le refuge : « Je suis passé de 4 employés à 25-30 employés. » Depuis ce jour, Samuel et son équipe s’occupent de tout ce qui est animal perdu, trouvé, des licences, des plaintes, etc. En gros, ce qui était au départ un refuge est passé à centre de services animaliers. C’est un gros contrat, et cela signifie accueillir beaucoup d’animaux chaque année, jusqu’à des milliers.

2:00 Je demande à Samuel de nous raconter son parcours et comment il en est venu à être propriétaire de refuge animalier.

Il nous avoue qu’il n’a jamais reçu de formation scolaire à proprement parler et que souvent, les gens lui demandent s’il a fait des études vétérinaires ou autres dans le domaine. Il n’en est rien, explique-t-il en riant, le seul cours qu’il a commencé sans même le finir est un cours de cuisine. Les animaux sont une passion pour Samuel : depuis qu’il a six ans, il partage sa vie avec les animaux. Sa mère a eu une des premières pensions pour chiens dans la région de Québec. Au départ, quand quelqu’un partait en vacances et avait besoin de faire garder son animal, sa mère offrait ses services. À l’époque, comme cela n’existait que très peu, sa mère s’est lancée dans cette aventure. Très jeune, Samuel faisait donc le train-train des animaux et cela a duré toute sa vie, puisque ses deux parents travaillaient dans ce domaine. Il ajoute qu’il a été seulement deux ans sans fréquenter le milieu animalier, quand il travaillait en cuisine, mais il est vite revenu à ses premiers amours, car la cuisine sous pression, ce n’était pas pour lui.

3:36 : En 2008 ,se présente l’opportunité pour lui d’avoir son propre refuge. Il accepte sans trop savoir dans quoi il s’embarque. Du jour au lendemain, il se retrouve propriétaire d’une entreprise sans avoir aucune formation en gestion – d’employés, d’entreprise, de comptabilité. Il nous dit en riant qu’il voulait seulement sauver des animaux ! 

Le refuge qu’il reprend était déjà en fonction sous le nom de Protection des animaux de Québec, qui était une sorte de fourrière municipale pour les animaux, et il occupait le poste de directeur. À la fin du contrat, il avait deux choix : soit il mettait la clef sous la porte, soit il reprenait le navire. Il a donc pris la décision de se réapproprier la fourrière pour en faire un refuge et de remettre tout à sa main, en rénovant physiquement le lieu, mais aussi en modifiant le fonctionnement procédural et administratif de l’entreprise. Samuel est le seul propriétaire de gros refuge privé dans la ville de Québec. Il a dû travailler comme un forcené pour mener à bien son projet.

4:40 : En 2015, il y a eu un appel à soumissions de la Ville de Québec et Samuel a remporté le contrat : en 2016, il a donc ouvert une deuxième succursale et a dû monter une structure de centre de services animaliers en partant de zéro.

Samuel explique : « Moi j’ai repris ça, j’ai vraiment tout remis à ma main, j’ai tout changé ce qu’il y avait là-bas, autant physiquement que les procédés, donc c’est pour ça que justement, je suis pas mal le seul gros refuge privé de la ville de Québec. Parce qu’il n’y a aucune autre personne aussi débile dans la tête pour faire ce que j’ai fait… En 2015, il y a eu les soumissions de la ville de Québec, j’ai soumissionné et j’ai remporté le contrat, et c’est pour ça qu’en 2016 on est devenu [plus gros], là j’ai ouvert une deuxième succursale et j’ai dû tout monter une structure de centre de services animaliers. Il a maintenant entre 25 et 30 employés, dépendant de la saison. »

5:28 : En parlant de refuge, je demande à Samuel de faire la distinction pour nous entre un refuge et la SPA, ou la SPCA. Il explique que Les Fidèles Moustachus est un refuge privé, c’est-à-dire qu’il en est l’unique propriétaire. La SPA de Québec, c’est un Organisme à But Non Lucratif qui existe depuis plus de 150 ans et la SPCA de Montréal, c’est un acronyme qui correspond à Société Protectrice Canadienne des Animaux. La SPA, c’est seulement Société Protectrice des Animaux. Des SPA, il y en a partout, et ce sont toutes des entreprises ou des organismes indépendants les uns des autres selon la région où ils se trouvent. Il n’y a pas de lien entre la SPA de Québec et la SPCA de Montréal, par exemple.

6:57 : Je lui demande s’il travaille en collaboration avec d’autres refuges ou d’autres endroits plus spécialisés, dans les cas où ils ne peuvent garder certains animaux, par exemple.

Samuel répond que oui. En étant le centre de services animaliers de la ville de Québec, cela a amené beaucoup plus d’animaux, dit-il, ils font donc affaire avec d’autres refuges plus spécialisés, comme les lapins, qui sont envoyés à l’ALSA (Adoption Lapins Sans-Abri). Les lapins sont très difficiles à faire adopter, car les gens viennent d’abord et avant tout chez eux adopter des chiens et des chats. Puisque les lapins prennent beaucoup d’espace et qu’il est difficile de leur trouver rapidement une famille d’accueil, l’option ALSA est la meilleure, puisque Samuel sait qu’ils sont entre bonnes mains avec des spécialistes dans le comportement des lapins. Pour les reptiles, il collabore avec le Terrarium, où travaillent plusieurs spécialistes des reptiles. Il y a aussi le Mouvement Chat Errant avec qui il collabore de temps à autre. Tous ces organismes ont la même mission, qui est de sauver des animaux, et doivent relever des défis parfois complexes : tous essaient donc de s’entraider comme ils le peuvent.

8:45 : Je lui demande comment ça se passe quand quelqu’un vient porter un animal chez eux ? Quelles sont les étapes à suivre pour « abandonner » son animal dans son refuge ?

Quelqu’un peut venir porter un animal trouvé ou son propre animal. Pour une personne qui vient abandonner son animal, ils lui font remplir un formulaire d’abandon dans lequel elle doit entre autres donner la raison pour laquelle elle abandonne son animal. C’est un formulaire de quelques pages qui vise à récolter le plus d’informations possible sur l’animal, afin de pouvoir le replacer ensuite dans la meilleure des familles pour lui.

Dans le passé, Samuel demandait ce genre d’informations oralement, directement aux personnes, mais avec le temps, il a amélioré ses méthodes de travail et a constaté que d’exiger aux clients de remplir un formulaire rend plus facile le travail qu’ils doivent faire par la suite avec l’animal. On demande par exemple aux gens de décrire la personnalité de l’animal, la méthode d’éducation qu’ils ont utilisée avec lui, ce qu’ils font dans telle ou telle situation, s’ils utilisaient une cage, un chocker, une laisse ; si l’animal a déjà mordu, et si oui, dans quelles circonstances, etc. Autrement dit, ils demandent un historique complet de l’animal afin de savoir s’ils peuvent l’accepter ou non au sein du refuge en vue d’être adopté. Il peut arriver que certains animaux ne soient pas acceptés au refuge à cause d’un trop grand historique d’agressivité envers les humains et les autres animaux. Puisque Samuel et son équipe pensent dans une logique d’adoption et que les animaux très problématiques sont plus difficiles à replacer dans des familles, ils doivent parfois les refuser, mais ils peuvent quand même rediriger les clients vers d’autres ressources qui sont mieux outillées pour recevoir et travailler avec ce genre d’animaux.

11:08 : Le côté Santé est aussi évalué par un vétérinaire. Si l’animal est accepté dans le refuge suite au premier questionnaire, on doit quand même vérifier son état de santé, ce sont donc vaccins, vermifuges, stérilisation et micropuçage qui s’en suit, puis l’adoption. 

Je lui demande si certains animaux arrivent malades au refuge. Si ce sont des animaux trouvés, ils doivent parfois être des rescapés d’accidents. Samuel répond qu’il y en a vraiment de toute sortes, et que plusieurs sont malades, mais pas seulement les trouvés. Parfois des gens viennent porter leur animal et il est littéralement en train de pourrir de l’intérieur. Il a déjà vu un chien donc l’état de maladie était tellement avancé que des vers tombaient de son anus dès qu’on lui levait la queue. Certaines personnes viennent malheureusement porter leur animal déjà malade et le refuge se voit obligé de faire euthanasier ces animaux pour qui les vétérinaires ne peuvent déjà plus rien faire. Si l’animal n’a besoin que quelques petits médicaments, ça passe encore, mais parfois une chirurgie est nécessaire et le refuge ne peut pas se permettre de payer ça.

12:22 : Puis, avant l’adoption, tous les animaux passent par leurs comportementalistes canin ou félin. Depuis quelque temps, Pierre Gouge (comportementaliste canin) fait entre autres le suivi des adoptions, ce qui a grandement aidé à avoir moins de retours d’animaux. Les gens se sentent plus rassurés d’avoir un suivi avec un spécialiste pour s’habituer au comportement d’un animal qu’ils ne connaissaient pas. Le refuge donne une garantie de comportement de 15 jours aux clients qui repartent avec l’animal. Si dans ce délai, ça ne fonctionne pas, que ce soit d’un point de vue de santé ou de comportement, ils peuvent venir le reporter. Les soins de santé sont alors couverts par le refuge jusqu’à 15 jours.

14:48 : Je demande à Samuel comment ils fonctionnent pour trouver une famille aux chiens. Quand ils tombent sur un chien qui a été trouvé, ils n’ont pas de feuille du propriétaire qui leur dit qui était le chien, donc c’est sûr qu’à ce moment-là, une évaluation est de mise. Ils ne font pas encore systématiquement une évaluation sur tous les chiens, mais ils en font une sur ceux sur lesquels ils ont des doutes. Cela dépend toujours de questions de logistique, d’espace, de moyens financiers. Parce que malgré une évaluation du chien, le milieu dans lequel elle se fait influe beaucoup, ce qui signifie que le chien ne répondra pas nécessairement de la même manière au refuge qu’ailleurs. Un refuge est un milieu stressant pour des animaux, il y a des chiens, des chats, des gens que l’animal ne connaît pas et beaucoup de stimuli qui peuvent modifier son comportement. Donc, même en essayant d’être le plus juste possible, il y a toujours une marge à considérer où il peut y avoir des variations.

16:07 : Je lui demande comment ça se passe le suivi avec les familles après l’évaluation. Quel est le rôle du comportementaliste ici ? Samuel répond que c’est lui qui pourra réellement dire si le chien est un bon candidat pour vivre en appartement, par exemple. Si c’est un chien qui jappe beaucoup, il est préférable que non, ou s’il a tendance à être agressif avec d’autres animaux, il faut choisir une famille qui n’en possède pas déjà un, ce genre de choses… Encore là, nous dit Samuel, ce n’est pas une science infuse dans des milieux qui ne sont pas évidents, dans des moments stressants pour l’animal. C’est pour ça qu’ils essayent vraiment de prendre en considération le bien-être de l’animal, mais aussi de l’adoptant. S’ils faisaient adopter n’importe quel animal à n’importe qui, il y aurait des frictions, et le chien reviendrait sans doute avec des problèmes de comportement plus importants encore.

17:24 : J’ajoute que je trouve super qu’ils fassent affaire avec des comportementalistes, car notre mission à nous, c’est de parler de ce qui entoure le chien, comment en assurer le bien-être, donc c’est un plus pour les chiens et les adoptants.

En travaillant avec Pierre, Samuel a compris que souvent, c’est encore plus l’humain qu’il faut considérer, plus que sur l’animal. « On ne peut pas dire à un chien de changer son comportement, mais on peut demander à un humain de comprendre son chien pour essayer d’amener le chien à avoir le comportement que l’humain désire. »  

18:18 : J’enchaîne en disant que les gens pensent que tous les chiens en refuge sont des chiens ayant des troubles de comportement. Je veux qu’il nous parle de son expérience pour démentir les préjugés sur les animaux de refuge.

Samuel dit que ce ne sont pas TOUS les chiens de refuge qui ont des problèmes de comportement, mais que certains peuvent en avoir. Il y a beaucoup de motifs d’abandon différents. Il ajoute que le plus beau cadeau qu’il pourrait recevoir serait celui de ne pas avoir à faire le métier qu’il fait, qu’il n’y ait pas d’abandon d’animaux. Selon lui, s’il y a autant d’abandons, c’est principalement à cause des adoptions irréfléchies et c’est à partir de cela que l’on doit travailler à sensibiliser les gens. Il aimerait prendre comme cheval de bataille les usines à chiots. Car souvent, les chiens que l’on retrouve sur Internet sont peu chers, mais proviennent de ces usines et arrivent chez les gens bourrés de problèmes de comportements : les gens ne savent pas quoi faire avec leur chien, et puisqu’ils l’ont payé peu cher, ils ne veulent pas non plus consulter un spécialiste qui pourrait les aider et donc, l’amènent en refuge. Ce contre quoi il faut lutter, c’est l’ignorance. Il faut sensibiliser les gens à réfléchir avant d’adopter et qu’ils sachent où adopter.

20:14 : Par contre, il y a aussi des gens qui déménagent ou dont l’enfant devient allergique. Des militaires qui partent en mission qui sont parfois obligés de laisser leur animal derrière. Des personnes qui ont une maladie grave, des personnes âgées qui partent en résidence, doivent se départir de leur chien. Ces gens font tout pour garder leur animal mais qui n’y parviennent pas à cause des différentes circonstances de leur vie, et ils sont donc obligés d’abandonner leur animal à contrecœur. Par contre, ce n’est pas parce que l’animal a une « bonne » raison d’abandon que c’est un chien parfait, mais la cause n’est pas un problème de comportement.

21:30 : Comme ça fait 12 ans déjà qu’il a son refuge, il y a beaucoup de gens qui lui disent qu’ils ont adopté chez lui et qu’ils s’entendent à merveille avec leur animal : « Il est arrivé chez moi et c’est comme s’il avait toujours été là. ». Certaines personnes sont venues au refuge en disant à Samuel qu’ils ne voulaient plus de ce chien, que c’était le pire animal de leur vie, puis quelques semaines plus tard, la personne qui avait adopté le chien en question venait remercier personnellement Samuel pour lui dire que c’était le « meilleur chien » qu’ils avaient eu de toute leur vie. Donc, parfois, en sortant le chien de son milieu, et en le mettant dans un autre milieu, 90% des problèmes de l’ancien propriétaire se règlent d’eux-mêmes.

22:08 : Je fais une petite parenthèse pour dire que souvent, le milieu a en effet un grand rôle à jouer dans le comportement du chien et même dans le quotidien. S’il s’est passé quelque chose dans le salon à 16h15 et que votre chien a mal réagi, il se peut que le lendemain, dans le salon, à 16h15, il réagisse à nouveau sans nécessairement que rien ne soit advenu en particulier. On se dit, qu’est-ce qui se passe ? Non, il ne s’est rien passé, mais le souvenir émotif reste là, et souvent, en tant qu’humain, on l’oublie. Si votre chien il fait quelque chose deux jours de suite, vous penserez à ce qui s’est passé la veille.

22:57 : Revenons à nos moutons. Je demande à Samuel s’il a de belles histoires d’adoption à nous raconter. Il y reviendra plus tard et enchaîne en disant qu’en général, il pousse les clients qui n’ont pas d’expérience avec les chiens vers des chiens croisés, parce qu’il s’est rendu compte que ce sont des chiens plus faciles. Un chien de race va souvent avoir le tempérament de sa race, c’est à dire certaines caractéristiques plus exacerbées. Le Jack Russel, par exemple, est un chien très énergique qui a besoin de beaucoup de stimulation. Un croisé Jack Russel ne le sera peut-être pas autant, même chose pour les Beagles et les Bassets, qui sont des chiens qui vocalisent énormément.

Samuel précise que sur son site Web, les adoptants peuvent consulter les particularités de chaque chien en adoption, autant ses bons que ses mauvais côtés, et il leur conseille de prendre en compte toutes ses particularités avant de considérer d’adopter un chien ou un autre.

25:09 : Samuel nous dit qu’il n’a pas beaucoup de belles histoires à nous raconter, car souvent celles dont il se souvient sont les plus tristes, comme les animaux qu’ils ont dû garder très très longtemps sans que personne ne vienne les adopter. Par exemple, il se rappelle de Brutus, un labrador qu’ils ont gardé 2 ans et qui a développé une ribambelle de problèmes de comportement à force de rester au refuge. Comme il ne se faisait jamais adopter, il était très excité (un labrador de 80 lbs assez costaud) quand des gens approchaient, ce qui faisait fuir les potentiels adoptants… Il a fini par se faire adopter par quelqu’un qui l’a amené voyager avec lui partout dans le monde, ce qui finit bien l’histoire.

Il y a aussi eu l’histoire de Milou, un West Island Terrier très réactif, très agressif. Comme Samuel était à ses débuts et qu’à l’époque il n’y avait pas de ressources comportementales, il utilisait avec lui le chocker, méthode qui aujourd’hui est reconnue pour être néfaste pour le bien-être des chiens. Il était pris au dépourvu avec ce chien, personne d’autre que lui n’osait s’en occuper à cause de son agressivité. Finalement, un organisme de l’Ontario est venu le chercher en avion, car ce centre avait plus de ressources que lui pour prendre soin de Milou.

27:09 : Samuel souligne que le Canada anglais est tout de même un peu plus évolué que le Canada français en termes de services animaliers, et la mentalité y est différente également. Il y a des usines à chiots partout sur la bordure Québec-États-Unis et Québec-Ontario, mais en Ontario, il n’y en n’a pas ! Quand il est allé à Toronto, Samuel est entré par curiosité dans une animalerie : 25 000$ un perroquet ; 1 500 $ un Shih-Tzu… Il manque d’animaux là-bas, alors qu’au Québec, en regardant sur Internet, il y aurait moyen d’acheter 10 chiens en une journée. En plus, au Québec, on bat des records dans le nombre d’abandons.

28:49 : L’espérance de vie d’un chat, normalement c’est 14 ans, mais au Québec, c’est 7 ans, dit Samuel. Je suis d’accord avec lui sur le fait que c’est une mentalité de société qu’il faut changer, comme on le disait plus tôt, nous avons intérêt à travailler davantage en amont, à penser avant d’adopter. Samuel acquiesce : il essaye d’aller vers cette façon de faire, et veut faire de la sensibilisation auprès des jeunes dans les écoles. Car il s’est rendu compte que les adultes ont souvent des idées préconçues et qu’il est difficile de leur faire comprendre que la stérilisation est importante, par exemple. Il lui semble qu’il est plus facile et plus efficace d’éduquer des jeunes à l’école afin qu’eux-mêmes puissent en discuter avec leurs parents éventuellement que d’essayer de convaincre des adultes qui ont déjà depuis longtemps leur idée faite sur comment traiter les animaux.

30:38 : Je le félicite pour son initiative. Après tout, enseigner, c’est aussi notre mission. Maintenant, j’aimerais savoir : comment font-ils avec son équipe pour assurer les besoins de base des chiens dans le refuge ? On le sait, un chien a besoin d’exercice et de dépenser son énergie, comment cela s’organise-t-il ?

Il me raconte que beaucoup de personnes viennent promener les chiens chez eux. Lorsqu’il a commencé le programme de promenade de chien, il ne s’attendait pas à ce que cela prenne autant d’ampleur. Cela a amené beaucoup de personnes à visiter le refuge et éventuellement à adopter un chien, parce qu’ils avaient croisé des promeneurs dans la rue et leur avait demandé d’où ils venaient. Les promenades quotidiennes donnent beaucoup d’exercices au chien, et cela leur fait beaucoup de bien. Ce programme est devenu tellement gros (beaucoup de gens se manifestaient pour promener des chiens bénévolement) que Samuel doit maintenant payer des employés seulement pour s’occuper de la logistique des promenades de chiens.

32:21 : Les promenades font partie des choses qui aident les chiens à avoir un meilleur séjour en refuge, mais les employés manquent de temps, d’où les bénévoles. La réalité dans un refuge, c’est qu’il manque toujours de temps et d’argent. Dans n’importe quel refuge, le manque de temps, le manque d’argent, c’est ce qui est en haut de la liste des enjeux. Comme les employés n’ont pas le temps de donner le temps nécessaire aux animaux qui en aurait de besoin, c’est pour ça que les gens qui viennent les promener aident énormément.

32:42 : Certains animaux peuvent parfois être placés dans des familles d’accueil qui sont prêtes à s’impliquer dans l’éducation et le bien-être de l’animal. Alors le refuge est toujours prêt à se trouver des familles d’accueil. Parce que plus l’animal reste longtemps au refuge, plus il risque de développer des problèmes de comportement reliés à l’environnement du refuge. Car en fin de compte, le chien en refuge, c’est comme s’il se retrouvait en prison. Mais contrairement à l’humain, il ne comprend pas pourquoi. Un jour, il est couché sur le tapis du salon, et le lendemain, il se retrouve dans une cage.

C’est sûr que dans l’idéal, ajoute Samuel, il aurait trois fois plus de superficie, et des enclos trois fois plus grands, trois fois plus d’employés, etc. On en revient toujours au manque de temps et d’argent.

34:40 : Ça me ramène à une de mes questions : il y a beaucoup de problèmes émotionnels pour les humains qui travaillent en refuge, parce qu’ils voient qu’ils ne peuvent pas faire plus que ce qu’ils font déjà, j’imagine que ça doit être difficile de ne pas s’impliquer émotivement dans ce genre de travail…

Samuel me dit qu’avec les années, ils finissent par se faire une carapace, car ils n’ont pas le choix. Bien sûr, ils veulent essayer de sauver tous les animaux, mais parfois certains tombent malades. Les maladies contagieuses dans les refuges, c’est une réalité. Si c’est seulement une petite grippe, cela peut se soigner, mais dans certains cas, c’est trop grave, et on doit euthanasier.

35:40 : Oui, il a réussi à faire adopter beaucoup d’animaux – cette année ils atteignent les 10 000 animaux adoptés – mais il se rappelle aussi de certains individus qu’il n’a pu sauver, et ça, c’est difficile. Avant d’avoir le contrat avec la Ville de Québec, il portait tous les chapeaux. Il était autant assistant-vétérinaire que celui qui s’occupait de laver le plancher, de l’adoption, bref, de tout. Il y a des fois où en effet, il avait beau se mettre une carapace, quand il jouait à l’assistant-vétérinaire et qu’il devait tenir la patte à un chien pour les euthanasier, il pleurait beaucoup, parce qu’il voulait le sauver. Tous les nouveaux employés finissent par craquer un jour ou l’autre, nous avoue-t-il, que ce soit à cause de la mort/la souffrance d’un animal ou du mauvais traitement dont ils sont témoins de la part des anciens propriétaires. Certaines personnes se foutent complètement de l’animal qu’ils viennent porter au refuge, ne veulent pas payer les frais et les abandonnent presque « en leur donnant des coups de pied au derrière ». Samuel dit que plusieurs de ses employés dans le passé ont dû quitter le refuge parce qu’ils ne supportaient plus la clientèle.

37:20 : Je lui dis que ce doit effectivement être éreintant émotionnellement et que je ne sais pas si je serais capable de faire ce travail. En riant, Samuel se rappelle que lorsqu’il a commencé le refuge, il s’est ramassé avec cinq chiens et trois chats chez lui, tellement il voulait tous les sauver ! Il a donc été lui-même famille d’accueil pour son propre refuge. Une fois, la MAPAC avait demandé de l’aide des refuges parce qu’elle démantelait une usine à chiots, il s’est donc présenté, car il voulait encore une fois sauver tous les animaux… Comme il y avait des chiots et leurs mères, ces chiens-là nécessitaient un peu plus d’attention qu’en refuge. Il les a donc pris chez lui et s’est retrouvé avec 21 chiens dans sa maison, en plus de ceux qu’il avait déjà et le refuge qu’il devait aussi gérer. Il s’est dit que c’est une expérience qu’il ne revivrait plus jamais, mais il est fier d’avoir réussi à tous les sauver. C’était un grand défi, les femelles étant truffées de problèmes de comportement. Et c’est normal, puisque ce sont des chiennes qui n’ont rien connu d’autre dans leur vie que de se reproduire sans cesse dans des espaces clos. Elles ne connaissaient rien, ni des marches d’escaliers, ni du gazon, absolument TOUT pour elles était synonyme de peur, et Samuel n’oubliera jamais le regard de peur extrême qu’elles lui lançaient chaque fois qu’il tentait de les approcher.

39:37 : Je lui demande si, dans son refuge, ils doivent euthanasier beaucoup de chiens. Il me répond que c’est toujours la partie la plus difficile, mais qu’ils euthanasient plus de chats que de chiens. Il dit avoir vécu les deux réalités (chats, chiens). Il critique certaines personnes et certains refuges qui disent être sans euthanasie et qui sont contre cette pratique. Évidemment, l’euthanasie n’est pas du tout l’idéal, mais, dit Samuel, la réalité est différente lorsqu’on est un centre de services animaliers. Quand ce sont des milliers et des milliers de chats qui entrent dans le refuge chaque année, on ne peut pas faire autrement que de considérer l’euthanasie comme solution. Il trouve cela injuste de se faire blâmer alors que pour lui, c’est un problème de société ; une société qui ne prend pas la responsabilité de ses animaux. En plus, il faut réaliser que dans le refuge, le problème d’une ville entière est concentré entre quatre murs.

40:40 : Je me demande comment est-ce qu’on pourrait changer ça ? Comment il aimerait que ça change ? Samuel voit ça sur plusieurs plans. Ce serait impossible de réussir en ne changeant qu’une seule chose, il ne s’agit pas d’avoir la pensée magique pour que des changements s’opèrent. Premièrement, il faudrait d’abord faire beaucoup de sensibilisation pour faire comprendre aux personnes de réfléchir avant d’adopter. S’il y a moins d’achat de chiens dans les usines à chiots, ces usines n’auront pas le choix de diminuer la cadence de reproduction. Mais ça, malheureusement, ça ne règle pas tous les problèmes.

41:33 : Il y a aussi les cas de personnes qui ont adopté un animal, mais qui finalement l’abandonne et le laisse aller dans la rue, où il se reproduit, etc. Donc, tout d’abord, Samuel croit que l’important est également de cibler les endroits où il y a une recrudescence d’abandons et d’en faire des foyers où on fait plus d’éducation sur le sujet, et des campagnes de stérilisation gratuites pour les milieux défavorisés. « Parce que, c’est plate à dire, mais surpopulation de chats rime souvent avec milieu défavorisé. », dit-il. Il faudrait donc des campagnes de stérilisation gratuite dans ces endroits, renforcer le règlement provincial pour interdire les usines à chiots, s’assurer que les animaleries aident les refuges en faisant adopter les animaux de refuge… c’est véritablement une mission à considérer sur plusieurs facettes.

42:24 : J’ajoute en disant que si les gens payaient cher pour leur animal, ils réfléchiraient plus au bien-être et à la vie de leur animal par la suite. Samuel poursuit en disant que ces gens vont chercher un chien pas cher sur Internet, mais il finit parfois par payer quatre fois plus cher en soins vétérinaires, en comportement, etc.

On voit néanmoins une grande différence aujourd’hui en termes de sensibilisation chez les gens. Mais il trouve qu’il y a quand même un clivage : il y a plus de personnes sensibilisées aux enjeux qui entourent les animaux domestiques, mais l’accès à ces animaux est aujourd’hui plus facile à cause d’Internet. Et malgré cette sensibilisation, il n’y a pas moins d’animaux dans les refuges, parce que justement, il y a plus d’animaux qu’avant dans les foyers. Tout ça pour dire que, malheureusement, l’euthanasie fait partie des choses qui peuvent arriver à cause de la surpopulation incontrôlable – surtout les chats errants à l’extérieur, qui sont les principaux animaux à être ciblés.

43:59 : Certains disent que la méthode « catch and release », soitd’attraper le chat, le stériliser et le remettre dans la rue n’est pas à privilégier. Oui, ça peut marcher, dit-il, mais tant qu’il va y avoir des gens qui vont abandonner les chats dans la rue, ils vont peut-être arrêter de se reproduire, mais cela n’empêchera pas d’avoir des colonies de chats errants stérilisés, et qui dit colonie de chats errants dit aussi pipi dans les fenêtres, batailles de chats de ruelle… Personne ne veut une bande de chats errants dans sa cour arrière. Et éventuellement, les gens qui sont dérangés par les chats errants vont téléphoner au centre de service animalier pour qu’il vienne chercher les chats : « ils n’arrêtent pas de faire des pipis dans le carré de sable de mes enfants, il miaule toute la nuit sous ma fenêtre, etc. » Donc, on va le chercher, mais il est stérilisé, qu’est-ce que tu peux faire de plus avec ce chat ? Malheureusement, un chat errant est dur à placer en adoption…

Samuel répète que le problème est à considérer sur plusieurs plans, et qu’avec son parcours, il a été confronté à toutes ces réalités.

45:02 : Malgré qu’il soit un centre de services animaliers, Les Fidèles Moustachus ne font vraiment pas beaucoup d’euthanasie de chiens qui auraient pu être sauvés. Les chiens euthanasiés au refuge ne le sont pas à cause de leur surpopulation, mais parce qu’ils sont trop vieux, trop malades, trop agressifs. Ce sont des animaux que l’on ne peut pas replacer dans des familles. Beaucoup de personnes, au lieu d’aller chez le vétérinaire pour faire euthanasier leur animal, le mettent dans la rue. Donc c’est au refuge de faire l’odieux travail de le prendre et de le faire euthanasier.

45:25 : Samuel fait aussi affaire avec d’autres refuges, d’autres organismes, qui peuvent parfois prendre les chiens. L’euthanasie n’est vraiment pas quelque chose de souhaité, mais dans notre société, « on doit comporter avec cette réalité », explique-t-il. « Tant qu’il n’y aura pas un changement de mentalité de société, dit Samuel, ça va toujours exister. Donc ceux qui blâment les refuges, faites donc de la sensibilisation auprès des gens. Si vous voulez que ça cesse, ce n’est pas en blâmant les refuges, on fait déjà tout ce qu’on peut pour éviter ça. » Samuel insiste encore une fois sur l’importance de la sensibilisation. « Vous voulez que ça change ? dit-il. Arrangez-vous pour que ça change. »

47:25 : Pour terminer l’entrevue, Samuel nous parle un peu de son site Web. Il y a une section en particulier qu’il aime plus que les autres et qui s’appelle « outils de sensibilisation ». Dans cette section, les gens peuvent télécharger des dossiers informatifs à imprimer. Pour l’instant, il n’a que deux onglets, mais il va éventuellement en avoir plus. Le premier, c’est : « Réfléchir avant d’adopter, on n’est pas une peluche ». Le but de ces affiches, est que les gens les impriment, les fassent circuler, les emmènent dans leur milieu de travail, dans les écoles, un peu partout, et ainsi faire de la sensibilisation. Le deuxième, c’est un petit concours de dessin qu’il a lancé grâce à une affiche avec le logo de son entreprise sur laquelle on peut lire : « Que représente pour moi l’adoption ? » Il aimerait que son affiche soit utilisée dans des écoles primaires et secondaires pour un projet de classe. Je lui dis que, puisqu’il veut développer cette section de son site Web, il serait pertinent qu’il y ait des intervenants de partout dans le Québec pour donner des ateliers de sensibilisation sur ces sujets qui sont si importants pour lui.

49:10 : Je lui demande en guise de conclusion qu’est-ce que les gens peuvent faire pour aider les refuges à part donner de l’argent et aller promener les chiens ?

Son message, encore une fois, c’est de sensibiliser les gens dans une optique d’entraide et non pas de confrontation, sans imposer son savoir. Pour lui, l’important, c’est de sensibiliser, mais aussi de s’impliquer soi-même dans cette sensibilisation. Par exemple, si un voisin est réticent à stériliser son chat, peut-être penser à se cotiser avec trois ou quatre autres personnes pour lui payer la stérilisation, par exemple. Ce qui illustrerait sa citation préférée de Ghandi :  « Soit le changement que tu veux être dans le monde ». Pour Samuel, il est clair que parfois, certaines personnes sont tout simplement défavorisées dans la société et c’est pour cette raison qu’elles ne peuvent pas poser les actions nécessaires pour offrir une meilleure vie à leurs animaux. Comment quelqu’un qui a du mal à s’occuper de lui-même peut-il bien s’occuper d’un animal ? Tout ce dont ces gens ont besoin, c’est de l’aide. Au lieu de toujours critiquer, il faut penser à s’entraider d’abord. J’ajoute : « Oui, aidez les refuges, mais entraidez-vous entre vous. »

52:29 : L’entrevue tire à sa fin et j’allais presque oublier de lui poser ma fameuse question de conclusion : « Est-ce que tu as déjà fait quelque chose dans ta vie que tu considères aujourd’hui comme une erreur mais que, si c’était à refaire, si tu pouvais revenir en arrière, tu referais quand même cette erreur-là pour tout ce que cela t’a apporté ? »

Samuel me répond avec un sourire que oui et non. La décision qu’il a prise de partir un refuge tout seul a été déterminante pour sa santé physique et émotionnelle. Ç’a été très dur, très éprouvant, dit-il, ça lui a apporté autant des problèmes financiers que personnels, mais il affirme que cela l’a fait grandir énormément en tant que personne. Quand il regarde en arrière, il est fier de ce qu’il a accompli, d’avoir fait adopter autant d’animaux, d’avoir fait avancer certaines choses, mais il se demande à quel prix il a fait ça. Il ne s’est pas écouté pendant des années. Si c’était à refaire, aujourd’hui, avec l’expérience qu’il a, il le ferait différemment. Au lieu de tout donner pour les animaux, de juste penser aux animaux et de s’oublier, il se forcerait à s’écouter davantage. Il a eu de longues périodes de problèmes de santé, et quand il était malade, il ne pouvait pas aider les animaux. « Commence par t’occuper de toi-même et après ça, c’est toi qui vas pouvoir t’occuper des autres. » Il le referait, mais différemment. Aujourd’hui, il dit savoir ce qu’il faut faire pour s’écouter, ce qu’il ne savait pas il y a 12 ans.

55:05 : Je clos l’entrevue en remerciant chaudement Samuel pour son partage et j’ose espérer que notre entretien avec lui aura un peu éclairé les spectateurs sur la réalité des refuges, parce qu’il travaille fort pour sauver nos animaux. Samuel en profite pour remercier autant ses clients adoptants que ses fidèles employés, car à travers les années, il n’aurait jamais pu y parvenir tout seul. « Merci du fond du cœur à tous mes clients et employés des 12 dernières années. »

Merci à vous pour votre fidèle écoute, à bientôt !

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